Le deni de la France

Publié le par Ekopol

La responsabilité ne serait- elle pas partagée entre les responsables de l’État français et leurs homologues de l’État algérien dont la souveraineté avait été recouvrée quelques années auparavant ? Les intervenants étaient divisés sur cette question visiblement gênante.

Cinquante-trois ans nous séparent du premier essai nucléaire, dénommé Gerboise bleue, effectué par la France coloniale un certain 13 février 1960, à Hamoudia, dans la commune de Reggane (Adrar), qui a ouvert le bal à une série d’autres essais.
Au total, 210 essais ont été menés, d’abord dans le désert algérien (57 essais), puis en Polynésie française. Les effets néfastes provoqués par cette hécatombe sont toujours-là : des milliers de personnes, à des centaines de kilomètres à la ronde (700 km, selon une expertise américaine), continuent à faire les frais des irradiations les exposant à un risque accru de maladies multiples, notamment les cancers radio-induits. Et la réparation tarde toujours à venir de la part de l’État français, responsable de ces “crimes contre l’humanité”. “On ne doit plus parler d’essais nucléaires, mais d’un crime contre le peuple algérien”, a en effet martelé, hier, Abdelmadjid Chikhi, directeur général des Archives nationales, à l’occasion d’un forum d’Echaâb dédié à la commémoration du triste anniversaire des essais nucléaires français, sur initiative de l’association Machaâl Echahid. Pour M. Chikhi, “ce ne sont pas des essais, mais bien des explosions de bombes nucléaires puissantes ; c’est un acte prémédité de la France coloniale, où étaient utilisés plus de 150 Algériens comme cobayes”. Il estime que l’État français, conduit alors par le général De Gaulle, n’avait, logiquement, pas le droit d’effectuer ces essais nucléaires (en 1960), puisque, se souvient-il, De Gaulle avait reconnu, lors d’un discours prononcé le 16 septembre 1959, le droit à l’autodétermination du peuple algérien. Krim Belkacem, se rappelle encore M. Chikhi, l’avait d’ailleurs souligné
lors des négociations d’Évian, en ces termes : “Pour moi, l’Algérie est indépendante depuis le 16 septembre 1959.”

Pour autant, comment se fait-il que la France avait poursuivi ses essais nucléaires même après l’Indépendance de l’Algérie ? N’est-ce pas que le dernier essai a été effectué en 1966 dans la région de Béchar ? La responsabilité ne serait-elle pas partagée entre les responsables de l’État français et leurs homologues de l’État algérien dont la souveraineté avait été recouvrée quelques années auparavant ? Les intervenants au forum d’Echaâb étaient divisés sur cette question visiblement gênante. Si certains ont évoqué une clause des accords d’Évian, d’autres n’ont pas hésité à imputer une part de responsabilité aux autorités algériennes de l’époque. Saïd Mokadem, secrétaire général du conseil consultatif de l’UMA, n’écarte pas, en effet, la possibilité que les autorités algériennes soient responsables, ou qu’elles aient, du moins, une part de responsabilité. “Qui était responsable des essais nucléaires de 1966 ?” s’interroge-t-il. Mohamed-Lahcen Zeghidi, professeur d’histoire à l’Université d’Alger et néanmoins spécialiste de la question nucléaire, estime, lui, que la poursuite des essais nucléaires français après l’Indépendance, serait autorisée par l’une des clauses contenues dans les accords d’Évian. S’il était prévu dans ces accords que la France devait abandonner ses expériences au Sahara, l’on parle, en effet, d’“une clause secrète” qui prévoyait, tout de même, que “la France peut exploiter pendant cinq ans les bases d'essais nucléaires ainsi que la base de lancement de missiles de Colomb-Béchar et la base de lancement de fusées d'Hammaguir, et vingt ans pour la base d'essais chimiques de B2-Namous (Béchar)”.

Quoi que l’on dise, le responsable direct des essais nucléaires restera l’État français. Les essais nucléaires, soutient Ammar Mansouri, chercheur en génie nucléaire, ne cessent à ce jour de faire des victimes. Il ne manquera pas de rappeler la nécessité que l’État français mette les moyens pour la décontamination des zones affectées. Également invitée au Forum Echaâb, Hamida Kettab, secrétaire générale de l’association El-Amel d’aide aux personnes atteintes de cancer, a insisté plutôt sur l’urgence de prendre en charge les victimes des essais nucléaires et la sensibilisation des populations du Sud sur les risques des radiations. “En attendant un geste de la France, je crois que notre priorité est la prise en charge des victimes”, a-t-elle souligné, recommandant au passage, la mise en place d’un centre de dépistage et de traitement du cancer dans la région d’Adrar où les habitants sont plus exposés au risque d’irradiation.

Publié dans Chronique du Maghreb

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