Le massacre des sionistes

Publié le par N Rego

Nasser Rego est doctorant à la faculté de droit Osgoode Hall à l'Université York, à Toronto (Canada). Il étudie la manière dont sont traités les Palestiniens du Naqab par le système juridique israélien. Il a écrit un compte-rendu détaillé du massacre de al-Araqib en 1948 publié dans Holy Land Studies, "Israel, 1948 and Memoricide: The 1948 Al-Araqib/Negev Massacre and its Legacy".

En septembre 1948, des soldats de l'armée sioniste ont raflé 14 fermiers bédouins palestiniens près de al-Araqib, dans le Naqab (Negev), il les ont conduits en camion à une maison abandonnée et les ont abattus à bout portant. Depuis le 15 juillet de cette année, les policiers israéliens des frontières et antiémeutes ont arrêté plus de quarante Palestiniens, surtout des jeunes, à Bir al-Saba (Beersheba), Sakhnin, Kfar Kanna et Wadi Ara pendant les protestations contre le dénommé Plan Prawer qui déplacera par la force jusqu'à 40.000 Bédouins. Les sionistes ont massacré les Bédouins en 1948, et ils les menacent à nouveau aujourd'hui Manifestation devant l'immeuble de la Croix-Rouge, à l'est de Jérusalem occupée, à l'occasion de la première Journée de la Colère contre le Plan Prawer, le 15 juillet 2013. La deuxième journée a eu lieu le 1er août (Photo : Joe Catron) Bien que 65 ans séparent ces deux événements, ce qui les a motivés reste identique. C'est la raison pour laquelle le Plan Prawer a été appelé une "seconde" Nakba, puisque ses intentions sont les mêmes que celles de la catastrophe palestinienne de 1947-1949 qui a vu l'expulsion d'à peu près 750.000 Palestiniens. Toutefois, l'appeler une "seconde" Nakba est inexact.

Depuis la création de l'État d'Israël, son gouvernement s'est constamment focaliser sur le déplacement et la dépossession des Palestiniens de manière à faire place à la colonisation et à l’expansion sionistes ininterrompues. Le Plan Prawer n'est pas la reconduction d'une ancienne catastrophe : il caractérise le colonialisme au quotidien. Cela veut dire que la Nakba est un phénomène continu plutôt que circonscrit dans le temps. Les habitants d'al-Araqib disent que le but du massacre de 1948 fut d'instiller la peur et de provoquer leur fuite. L'expulsion des Palestiniens fut une politique planifiée, comme l'a documenté l'historien israélien Ilan Papé dans son ouvrage, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Les opérations de nettoyage ethnique dans le Naqab ont commencé en juillet 1948 et ont entraîné le maintien de 90% de la population d'origine à l'extérieur de ce qui est devenu Israël. Exécution Selon le témoignage d'un témoin oculaire, en septembre 1948, un leader de l'armée israélienne tristement célèbre pour son harcèlement contre la population bédouine palestinienne, et connu sous le pseudonyme Moshe al-Khawaja, patrouillait autour de al-Araqib avec une bande d'autres sionistes armés. Ils ont obligé 14 Bédouins jeunes et d'âge moyen qui travaillaient dans leurs champs à monter dans un camion et les ont emmenés dans la maison que venait d'abandonner le réfugié Odeh al-Qawasmeh. Là, ils les ont sommairement exécutés et leurs corps ont été jetés dans cette bayekah, une maison faite de boue et de pierre. Le massacre de al-Araqib a été relaté dans la presse arabe locale du Naqab par Saqr Abu Sa’alouq et par Ibrahim Abu Jaber dans son ouvrage de 2004, Encyclopedia of Nakba Injury.

La plupart des récits du massacre qui ont été publiés étaient des témoignages oculaires. Témoins oculaires En avril 2011, j'ai rencontré le témoin oculaire Mohammed (Abu Shahd) Abu Jabr, un homme de 83 ans qui vit à Rahat, un canton planifié par le gouvernement. Au moment du massacre, il était jeune et vivait à 500m de chez Odeh al-Qawasmeh. Il a participé aux funérailles. Photo Rahat, la première zone urbaine planifiée par l'Etat sioniste sur le modèle des "townships" de l'Afrique du Sud de l'apartheid (source photo : Wikimedia) En décembre 2011, j'ai rencontré le témoin oculaire Ibrahim Hussein Abu al-Tayyif, dont le père avait été tué. A plusieurs reprises, tout au long de la même année, j'ai rencontré Nuri al-Oqbi, qui bien que n'ayant pas vu la scène, vivait à al-Araqib à l'époque. Le témoin oculaire Mubarak Mohammed al-Turi a vu le massacre se dérouler de loin, depuis la zone de al-Fukhari. Il a dit avoir vu comment les victimes avaient les mains en l'air pendant qu'un soldat leur tirait dessus - à bout portant - devant la porte de la maison. Les corps ont ensuite été jetés à l'intérieur. Le témoin oculaire Ali Shariqi al-Turi, qui a transporté les corps à dos de chameau pour leurs funérailles, a témoigné que les balles étaient concentrées dans la tête, le cou et la poitrine des victimes.

A cause des fortes pluies, certains enterrements ont eu lieu le lendemain. Les forces sionistes auraient également tué du bétail dans le même secteur. Les victimes du massacre furent : Abu Rgeig, membre de la famille Abu Solb, les frères Jaddou Hassan Abu Shbeith et Ali Hassan Abu Shbeith, Rizq Abu Zbeideh, Salem Mubarak al-Greineh, al-Asmar Salem Abu Hameiseh, les frères Qadr et Salem abu al-Husus, Hussein Mahmood Abu al-Tayyif, Khalil Mustafa Abu Zayd al-Turi, Khalil Mohammed al-Malahi, Sliman Jibril Abu Jaber et Mohammed al-Qawasemeh. L'identité de la quatorzième victime est inconnue. La liste complète a été établie par Mohammed (Abu Shahd) Abu Jabr à Rahat, ainsi que de deux récits originaux en arabe provenant d'une recherche de Abu Sa’alouq et Abu Jaber. Les victimes venaient de plusieurs tribus bédouines différentes, dont les tribus Abu Jgeem, Abu Labbeh, al-Oqbi et al-Huzzayyel. Deux décisions militaires particulières éclairent la façon dont l'événement s'est déroulé. La première fut une mesure officielle de cibler les fermiers, avec ordre d'utiliser la puissance du feu pour empêcher les Palestiniens de faire leurs récoltes ou de cueillir leurs olives. La seconde, fin septembre 1948 - les 51ème et 53ème bataillons d'une autre milice sioniste, la Yiftach, reçurent l'ordre de procéder au nettoyage ethnique de tribus bédouines "inamicales" dans la zone située au nord-ouest de la Route 40 (la principale artère qui mène au Naqab), jusqu'à la frontière avec Gaza. Al-Araqib se trouvait directement dans la ligne de mire. Après le massacre de 1948, la peur a fait fuir de nombreuses familles. Les habitants qui sont restés ont été chassés de leurs terres en 1951, un ordre militaire décrétant que la terre serait utilisée à des fins d'entraînement militaire.

Israël a exproprié les terres en vertu de la Loi sur l'acquisition foncière de 1953. Alors que quelques familles ont continué à vivre et à cultiver à al-Araqib avec la permission de l'armée, la plupart des familles se sont installées à Rahat, la plus grande "ville" bédouine développée par l'Etat d'Israël à ce jour. Dormir dans un cimetière Au milieu des années 1990, plusieurs familles sont revenues sur leurs terres à al-Araqib et ont commencé à cultiver. En 2002, Israël a répondu en démolissant les maisons et a pulvérisé du Roundup, un herbicide fabriqué par l'entreprise américaine Monsanto. sur les terres agricoles. Le 27 juillet 2010, le village a été entièrement détruit, déplaçant 300 membres de la communauté. Depuis, le village a été démoli plus de cinquante fois. La poignée de familles qui reste à al-Araqib dorment dans le cimetière, croyant que "le mort protègera le vivant". Aujourd'hui, le Plan Prawer veut clarifier la propriété foncière bédouine palestinienne dans le Naqab. Israël présente l'initiative comme "favorable" au développement bédouin économique et social. En vérité, il va détruire une trentaine de villages, et rompre les liens historiques de la communauté à sa terre. Photo Enième destruction du village de al-Araqib par les usurpateurs sionistes, 2013 Les communautés déplacées seront contraintes de vivre dans les zones urbaines surpeuplées et sous-financés qui leur sont réservées.

Le plan stipule que la terre bédouine située à l'ouest de la Route 40 ne sera pas prise en compte dans l'arrangement, avec le même effet que l'ordre de 1948 de nettoyer ethniquement les Bédouins au nord-ouest de la Route 40. Pour le Plan Prawer, les racines palestiniennes profondes dans le Naqab sont incongrues. Les preuves bédouines de propriété et de possession de la terre d'avant 1948 telles que contrats de vente, contrats de location et dossiers fiscaux ne sont pas recevables en tant que preuves. La négation de l'histoire L'histoire palestinienne est ainsi niée. La plupart des livres d'histoire israéliens ne reconnaissent pas des événements tels que le massacre de al-Araqib. Cette censure de l'histoire palestinienne a été dénommée "mémoricide" par Pappé. Les archives israéliennes cachent délibérément les connaissances sur les massacres de l'époque de la Nakba pour des raisons de sécurité ; d'après les historiens, il y a eu au moins une centaine d'autres massacres plus petits que les dix les plus importants, tels que Deir Yassin, et que connaissent ceux qui ont étudié l'histoire palestinienne. Chaque fois que les militants des communautés ont argumenté que la Nakba se poursuit, les autorités israéliennes ont réagi avec violence. L'une des premières personnes à m'avoir parlé du massacre d'al-Araqib était un porte-parole du village, le docteur Awad Abu Freih. Il a été accusé par la police d'incitation au meurtre et de terrorisme. Il est régulièrement convoqué par la police pour interrogatoire.

"Tous les moyens sont bons pour arriver à leurs fins... du chantage à l'agression sexuelle, au chantage financier, au chantage sur votre vie, sur vos enfants, sur votre avenir," dit-il. Le 15 juillet, pendant une protestation contre le Plan Prawer à Sakhnin, la militante et avocate Fathiyya Hussein et ses deux enfants, dont un mineur, ont été violemment arrêtés par la police ("Israël: Excessive force against protesters", Human Rights Watch, 18 juillet 2013). Après avoir battu Mohannad, le fils ainé de Fathiyya, la police a traîné son corps inanimé à travers le carrefour et l'a chargé sur un véhicule de police. Fathiyya elle-même a été arrêtée lorsqu'elle s'est approchée de quatre officiers de police qui agressaient physiquement son fils mineur. Les policiers l'ont arrêtée par la force. "Maintenant, cassons-lui la main, donne-moi ta main que je la casse," disaient-ils. Brutalité Au poste, les policiers ont tabassé un détenu, le laissant avec un œil enflé, l'ayant pris pour son fils Mohannad. Fathiyya pense que son fils a été spécifiquement visé à cause des activités politiques de son père en tant que secrétaire général du parti politique Balad, qui représente les citoyens palestiniens d’Israël. Pour elle, ce qui est ressorti tout au long de sa détention était la haine et la brutalité dans les violences physiques et verbales des policiers. Le jeune militant Khaled Anabtawi note que les tentatives de la communauté de bloquer les rues et d'arrêter la circulation, dans les protestations anti-Prawer, préoccupent particulièrement les autorités. Le porte-parole du village Abu Freih a également déclaré que les forces de sécurité ont commencé à le harceler seulement après qu'une manifestation en soutien à al-Araqib a entraîné des embouteillages sur la Route 40. Lorsque la communauté palestinienne bloque une rue principale, elle perturbe le flux de la vie israélienne normale, y compris la capacité de déplacement de l'armée et de la police israélienne.

En outre, elle porte à la conscience du public une question ignorée jusque là, inexorablement liée à la Nakba, ce qui menace de inverser le mémoricide que le colonialisme en cours s'acharne à réaliser. Fathiyya Hussein pose la question : "Comment expliquer autrement l'inaction de la police lorsque la rocade Ayalon à Tel Aviv a été bloquée par les manifestants du mouvement (à majorité juive) pour la justice sociale juste la veille ?" La violence des forces israéliennes de "sécurité" au cours des dernières années présente de nombreuses similitudes avec celle de la bande hétéroclite de maraudeurs de Moshe al-Khawaja dans les années 1940. La Nakba n'est pas du passé. C'est une catastrophe qui n'a jamais cessé. Reportage-vidéo de The Real News Network sur le Plan Prawer de nettoyage ethnique dans le Naqab )

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